Cette petite église de la Principauté d’Andorre dresse fièrement son clocher cylindrique1 aux baies lombardes sur le versant Sud des Pyrénées andorranes, à quelques kilomètres en aval de la capitale Andorre-la-Vieille. Un nouvel espace muséographique moderne, face à l’église du XIe siècle, met en valeur un exceptionnel ensemble de fresques dont une partie seulement est encore en place dans l’église. Cette reconstitution fait suite au retour d’une partie de ces fresques dans l’église d’origine, à l’issue d’un long périple.
L’abside est caractéristique des constructions catalanes, immédiatement antérieures à l’apparition du style roman. De forme rectangulaire et voûtée, elle communique avec la large nef par un arc outrepassé ouvert dans un mur de séparation. Ce style transitoire entre le roman et le gothique se nourrit des influences artistiques byzantines, arrivées en Andorre de tout l’ensemble méditerranéen à travers différents centres artistiques.
Les fresques : le roman catalan dans sa vérité
La tradition attribue ces peintures au cercle du « Maître de Santa Coloma ». Le terme de « maître » ne fait pas référence à un seul personnage, mais plutôt à une esthétique et un savoir-faire commun aux artisans de plusieurs ateliers qui diffusèrent la tradition romane lombarde et byzantine des deux côtés des Pyrénées, à partir d’un vaste réseau de relations avec des filiales et d’autres monastères. On attribue également à ce cercle les ensembles d’Engolasters et Les Bons, que l’on peut admirer au musée national de Barcelone.
On ne peut plus admirer dans l’église qu’un mince fragment au-dessus de l’arc d’entrée du sanctuaire : l’Agneau de Dieu porte la croix, dans un médaillon soutenu par les ombres à demi effacées de ce que furent deux anges aux vives couleurs. Il faut se déplacer jusqu’au musée pour contempler les peintures déposées par la technique du strappo2 et ici reposées après leurs nombreux voyages et changements de propriétaires au XXe siècle : Colombe du Saint Esprit encadrée par Sainte Colombe et la Vierge, et par saint Pierre et saint Paul. Puis, dans la zone Nord de la voûte, le Christ en gloire dans l’amande mystique, entouré par le tétramorphe, symbole des quatre évangélistes : Matthieu, l’homme, Jean, l’aigle, Luc, le taureau et Marc, le lion. Dans la partie Sud de cette voûte, le collège apostolique se présentait sous des arcades et se prolongeait sur le mur occidental, Saint Grégoire et Saint Sylvestre apparaissant dans l’intrados de l’arc triomphal. La chaude palette chromatique et l’utilisation de fines lignes de couleur blanche, qui donnent de la vivacité et de la profondeur aux personnages, sont des aspects qui marquent bien une transition avec ce qui se fera ultérieurement dans le style gothique.
Un périple mondial
Peu de temps avant la guerre, en 1939, le marchand d’art barcelonais Josep Bardolet acheta à l’évêque d’Urgell3 les fresques de Santa Coloma. Le restaurateur italien Arturo Cividini les déposa au moyen de la technique du strappo. Bardolet, pour tirer profit de la vente, fragmenta l’ensemble en deux parties. D’un côté, les peintures de l’intérieur de l’abside et d’autre part, les peintures de l’intrados de l’arc. Ces dernières —les saints Grégoire et Sylvestre— passèrent par Madrid, et se retrouvèrent à la Brummer Gallery de New York. Puis, les deux saints furent séparés : le fragment de saint Sylvestre fut confié au Mead Art Museum de Amherst (Massachusetts), où il se trouve toujours. Le fragment de saint Grégoire, quant à lui, passa par le Missouri et le New Jersey avant d’être mis aux enchères à Paris, où il demeura, à priori jusque dans les années soixante-dix, avant qu’on en perdît la trace.
D’autre part, les fragments de l’intérieur de l’abside —le Christ en majesté et le collège apostolique— furent vendus directement au Baron Van Cassel, banquier belge et grand amateur d’art, qui les emporta dans sa résidence de Cannes. Lorsqu’il émigra aux États-Unis en raison du climat d’avant-guerre, il répartit son importante collection dans différents dépôts auprès de personnes de confiance. Mais malgré ces précautions, les autorités nazies réquisitionnèrent tous ses biens. Les peintures murales qui purent être sauvées du chaos transitèrent par la France, l’Autriche et l’Allemagne, et finirent dans les mines de sel d’Altaussee (Autriche).
À la fin de la guerre, elles ne furent pas restituées à Van Cassel et restèrent à Munich, puis à Berlin, jusqu’à ce qu’elles soient restaurées trente-cinq ans plus tard pour être exposées à la Gemälde Galerie de Berlin.
Ce voyage prit fin avec le retour définitif en Andorre en 2007, grâce à la politique de récupération du Gouvernement d’Andorre, et l’engagement de l’exécutif allemand contracté lors de la Conférence de Washington de 19984. Les fresques ont été restituées aux héritières du Baron Van Cassel, qui ont décidé de les vendre au Gouvernement d’Andorre.
Sauvée par le culte qui lui est rendu, la Vierge à l’Enfant du 12e siècle, elle, est restée en place. Elle tient dans sa main droite un vase qui serait le « vase des remèdes célestes », d’où son nom de « Verge del remei. » typique des Vierges catalanes avec ses sabots noirs.
Le tabernacle et le retable plus tardif sont typiques du baroque catalan par l’exubérance des attitudes, la roseur des visages et les ors en volutes et guirlandes.
Cet ensemble qui resplendit de couleurs dans une architecture austère de granit gris est typique de l’art roman catalan dont on peut contempler les reconstitutions au musée d’art catalan de Barcelone et , plus rarement, in situ comme à Santa Coloma.
Article à paraître dans la revue Una Voce n°351 de Mars-Avril 2025
- En fait constitué de quatre panneaux plats reliés par des surfaces courbes à l’emplacement des angles.↥
- Strappo : méthode de dépose des peintures murales qui consiste à détacher uniquement la couche picturale superficielle d’une fresque, sans son enduit, par application de tissus (gaze, coton ou chanvre) imbibés de colle organique hydrosoluble . En séchant, ces tissus se contractent en exerçant une force suffisante pour ôter la couche picturale qui sera fixée ensuite sur un nouveau support.↥
- Depuis le XIIIe siècle, la souveraineté de la principauté est partagée entre deux « co-princes » : l’évêque d’Urgell, ville espagnole voisine d’Andorre, et le Président de la République française, successeur du premier co-prince français, le comte de Foix.↥
- Cette conférence commanda la restitution de tous les biens spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale.↥